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01. Demi-tour

« J’arrête ici Zool ! Tant pis pour toi ! De toute manière la Quête est finie ! A cause de toi et de ta stupide montagne ! »

L’un des deux garçons, celui à la traîne, fit brusquement halte, bien décidé à mettre un terme à cette folie. La colère était devenue inutile. Seuls restaient le souffle court, la tristesse et la résignation. Il dut aussi se rendre à l’évidence. Malgré tout le poids et toute la déception qu’il avait pu y mettre, ses mots se perdirent au loin dans le paysage et ne trouvèrent aucun écho. Ensuite il n’eut pas d’autre choix que de faire demi-tour. Il se mit alors à descendre la pente abrupte, d’un pas ferme, presque sûr, pressé d’en finir ou tout au moins de regagner le couvert des arbres. Malgré les apparences il le fit avec beaucoup de dignité. Je dirais même une certaine noblesse, touché qu’il était dans sa fierté d’enfant. Sans le moindre regard en arrière, ni pour son compagnon qui courait toujours, ni pour ces immenses ruines qui coiffaient la montagne. Immobiles et silencieuses, sous un soleil d’été, celles-ci semblaient complètement indifférentes à la tragédie qui se déroulait juste sous leurs yeux : le dur passage d’un rite initiatique.

Si ces ruines pouvaient parler, que lui auraient-elles dit ou conseillé ? Si elles s’étaient intéressées ne serait-ce qu’un tout petit peu à lui. Sans doute auraient-elles accusé ce gamin d’abandonner la partie, comme la plupart d’entre nous je présume. Rien pourtant n’était plus faux. La fuite est un réflexe tout à fait légitime, quand on est mortel. C’est pourquoi je n’accuse pas, bien au contraire. Je tolère et parfois même, l’encourage. Si cela vous permet de temps en temps d’aller plus haut et plus loin, alors pourquoi vous en priver. Il est parfois sain d’écouter sa peur, et ce jour-là c’est exactement ce que fit ce jeune garçon, le plus intelligent des deux. Reculer ici pour mieux réussir ailleurs, tout en priant pour que le chien fou qui lui servait d’ami en fasse autant et sans attendre. Il voulait vraiment y croire, de toutes ses forces, et ce fut là tout à son honneur. L’espace d’un instant il en eut même une vision fugitive, aussi réconfortante que naïve. C’est ainsi qu’il se vit tous deux bientôt de retour en bas dans la Prairie. Ils étaient assis côte à côte au milieu des herbes hautes, bien en sécurité au sein de leur tribu. Ensemble ils racontaient autour du feu de courageux exploits encore loin d’être accomplis. Bien sûr, Soleils Verts se trouvait là elle aussi. Elle les écoutait parler, surtout lui, en le couvant de ses deux grands yeux verts et pleins d’inquiétude.

Malheureusement pour lui, cette toute petite voix qui l’habitait n’était pas du tout du même avis. Depuis ce matin elle tournait en rond dans sa tête, avec une assiduité effrayante. C’était la sienne et elle était dure et glacée, parce qu’elle disait toujours la vérité. « Il est bien tard mon jeune ami pour reconnaître ses erreurs. Je dirais même qu’il est trop tard. Aujourd’hui vous vous êtes montrés particulièrement imprudents tous les deux. En posant le pied sur cette montagne, vous avez délibérément enfreint l’une des règles d’or de la Prairie. Vous le saviez mais vous l’avez quand même fait, alors même que vous en connaissiez le prix. Un prix très élevé. Pourquoi ? » Il fut frappé par une certitude aussi soudaine que dévastatrice. Ils allaient tous les deux mourir ici, d’une minute à l’autre et sans aucun recours possible. Il en était en tout cas intimement convaincu, et ce de la façon la plus horrible qui soit bien sûr, sans quoi toutes ces vieilles traditions chamaniques n’auraient eu aucun sens. Le fruit pourri d’une pratique ancestrale et d’un enseignement aussi absurde que primitif.

Il s’en voulait d’autant plus qu’il aurait suffi de pas grand chose pour que tout reste à jamais comme avant. Qu’ils s’arrêtent un tout petit peu plus tôt. Une centaine de mètres peut-être, c’est à dire rien, surtout à l’échelle d’une vie. Mais comme toujours Zool en avait décidé autrement, et comme toujours lui l’avait suivi à reculons. Dans l’esprit du groupe voulut-il se convaincre. Dans l’esprit de la Quête. Mais qu’aurait-il dû faire ? Se battre avec lui, encore une fois ? C’était la raison même pour laquelle ils en étaient là aujourd’hui, à crapahuter ensemble en pleine nature alors qu’ils pouvaient à peine se supporter. Cela n’aurait servi à rien, si ce n’est définitivement réduire à néant le peu de crédit dont ils jouissaient encore auprès du Conseil et du Grand Chef. Le suivre ou pas ? Rester solidaire ou bien l’abandonner à son sort ? Il s’était posé la question toute la journée, en vain puisqu’il n’y avait pas vraiment d’issue à ce problème. Quel intérêt y a-t-il à choisir entre une mort inutile et le déshonneur ? Aucun. Tout ce qui lui restait à présent était un profond sentiment d’injustice. Celui de ne pas avoir eu le choix bien sûr, mais aussi celui beaucoup plus pénible et douloureux de s’être complètement laissé faire. Il s’en voulait terriblement. Intérieurement, il les maudissait tous.

La décision du Conseil avait été sans appel, les prenant tous deux par surprise il y a quelques jours. Cueillis à froid au retour de la chasse, sans aucun avertissement et sans non plus demander leurs avis. Ils feraient leur Quête ensemble et pas plus tard que le lendemain. Départ à l’aube. Bien sûr nos deux héros crièrent au scandale. Ils protestèrent énergiquement auprès du Grand Chef, le supplièrent et lui firent de belles promesses. Ils lui dirent qu’ils avaient perdu la tête et que plus jamais cela ne se reproduirait. Mais cette fois il ne les écouta pas, au contraire. Loup Garou demeura inflexible et les accusa solennellement. Toujours la même rengaine leur avait-il répondu, avec une sévérité qu’ils ne lui connaissaient pas. Il faut dire que leur dispute en plein affût avait été lourde de conséquences. Ils avaient fait fuir la seule et unique proie digne de ce nom depuis des jours. Un grand mammifère égaré qui aurait facilement pu nourrir la tribu tout entière. Quant à ses restes, ils auraient été très utiles pour renouveler une partie du matériel. Les tipis notamment, qui commençaient à en avoir sérieusement besoin. La faute en revenait à ces déplacements incessants, pour suivre au loin les maigres troupeaux d’herbivores encore présents sur la Prairie. Cette attitude égoïste avait profondément choqué les membres du Conseil, surtout en ces temps difficiles où la tribu ne mangeait plus à sa faim. Aussi la sentence était tombée, comme une pierre. A défaut de savoir vivre ensemble, ils allaient devoir apprendre à survivre ensemble. Main dans la main et pour le reste de leur vie. Equipiers.

Sans qu’il n’y puisse rien, la tristesse, la honte et l’amertume qu’il avait en lui se muèrent progressivement en une sourde colère, et celle-ci n’était pas dirigée contre son partenaire, mais bien contre lui-même. Il aurait dû montrer l’exemple. C’est lui qui aujourd’hui aurait dû ouvrir la voie, pas Zool. Parce que c’est ce qu’on attendait de lui. Après tout c’était lui l’aîné, celui qui malgré les foudres avait reçu la confiance et les commandements du Conseil. Il était indiscutablement le plus grand et le plus fort. Le meilleur des apprentis chasseurs. Le plus courageux aussi, en dépit de tous les efforts de Zool pour désespérément faire croire le contraire. Des tentatives aussi vaines que pathétiques, dont fort heureusement personne n’était dupe. Le plus endurant même, il en était certain et son nom d’ailleurs était là pour le prouver. Peau Rouge on l’appelait, à cause du sang qui avait coulé. Le plus sage évidemment, le chaman et les anciens ne tarissaient pas d’éloges à ce sujet. Quant à la beauté et à l’intelligence, inutile d’en parler. Les sourires de Soleils Verts suffisaient amplement à trancher. Alors oui c’est vrai, Zool courrait vite. Très vite. Mais c’était vraiment l’unique qualité qu’on pouvait lui trouver. Pour tout le reste, un crétin fini, à la fois prétentieux, immature et arrogant.

Et pourtant. Où toutes ces merveilleuses qualités l’avaient-il conduit aujourd’hui, si ce n’est sur le flanc de cette montagne ? Il aurait tout aussi bien pu dire au bord du gouffre, car l’issue pour lui était la même. Là encore il fallait bien se rendre à l’évidence. La vérité la plus élémentaire, la plus crue ou bien la plus brutale, était qu’en fait il n’avait jamais su faire obstacle à Zool. Ni cette fois ni toutes les précédentes. Cette volonté farouche et inébranlable, qui jour après jour s’affirmait irrémédiablement auprès de la tribu tout entière, et surtout de Soleils Verts. Une détermination hors du commun que rien ou presque ne pouvait faire plier, pas même le bâton et encore moins les traditions. Celui qui depuis enfant était connu à travers toute la Prairie pour courir et hurler avec les loups. Celui qui tenait effrontément tête aux chamans et portait haut les idées nouvelles de son père. Au milieu de tout ça, forcément, ce garçon qui reculait n’en menait pas large. Il se dit à tort qu’il avait échoué, que Zool avait gagné la partie, et qu’il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même.

Alors qu’il descendait vers la forêt, son regard fut irrésistiblement attiré par sa Prairie natale, visible au loin derrière la cime des arbres. Il avait en lui cette impression tenace, et douloureuse, qu’il la regardait peut-être pour la dernière fois, majestueuse et s’étendant à perte de vue. La Prairie sous le soleil avait toujours été magnifique. Ses herbes hautes ondulant en autant de reflets. En autant de nuances, de verts et de dorés. En éprouvait-il un quelconque réconfort, ou au contraire un sentiment coupable de trahison ? Certes il venait bien de lui faire une petite infidélité, en flirtant avec la montagne, mais c’était uniquement pour les besoins de la Quête. Et encore, cela n’avait duré que quelques minutes, les dernières, sans compter qu’il faisait déjà demi-tour. Pour lui rendre justice, je dirais qu’il se comporta ce jour-là dignement devant la mort, ou en tout cas devant ce qu’il pensait être tel. Il ne montra pratiquement aucune émotion, ni sur son visage, ni dans son attitude. Fier et droit, comme on le lui avait appris. A aucun moment il ne ralentit le pas ou chercha à fuir un prétendu destin. Entre lui et la Prairie se trouvait pourtant la sinistre forêt, celle par qui le malheur était arrivé. Celle qu’on lui avait appris à tant redouter, mais peut-être pas encore assez.

Jeudi 02 mai 2019