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  • Chapitre 2/6

02. La Langue Verte

La Langue Verte s’étirait tout en longueur depuis la sombre forêt du sud. Large à sa base, puis de plus en plus fine, elle donnait l’impression de lécher volontairement le pied de la montagne, d’où son nom. Sa couleur aussi y participait. Celle-ci changeait au fur et à mesure qu’elle avançait, délaissant peu à peu ses ténèbres au profit d’une jolie teinte émeraude. Quand le soleil s’y réfléchissait en été, ses couleurs resplendissaient jusqu’à l’autre bout de la Prairie. La Langue Verte avait ceci de traître qu’elle ne s’estompait que très progressivement, d’où les incessantes mises en garde qui depuis toujours habitaient le Peuple de l’herbe. Et ce depuis leur plus tendre enfance, car il s’agissait ni plus ni moins que de la toute première règle apprise. La toute première menace. Ce n’était pas rien aux yeux des chamans. Ceux-ci étaient les dépositaires d’une infinité de règles absurdes, mais extrêmement bien conçues. Un assemblage aussi complexe que savant, parfait pour verrouiller les esprits, même les plus téméraires. Surtout les plus téméraires. L’instruction de cette règle était toujours un moment très émouvant pour les chamans. Très intense. La coutume voulait qu’on commença à l’enseigner aux enfants le jour exact où ils se tenaient debout pour la première fois. Un jour très important dans la Prairie, car le premier pas dans la survie. On les tournait alors vers la petite montagne au loin, puis tout en pointant du doigt la jolie couleur verte à ses pieds, on leur criait dans une langue archaïque : « Piège ! Piège ! Danger ! » Bien sûr ils étaient beaucoup trop jeunes pour comprendre, et incapables d’y voir autre chose qu’un jeu, mais on se disait qu’avec le temps, à force de répéter, qu’ils finiraient forcément par écouter.

A première vue la Langue Verte ne présentait aucun danger particulier, bien au contraire. Elle se voulait votre amie et même un peu plus, pour peu que vous soyez curieux, joueur, ou encore aventurier. Pour preuve, tout n’y était que superlatifs à votre entrée, de la litière à la canopée. Et plus vous avanciez, plus cela s’accentuait. Au début elle savait se montrer douce et docile, pour vous mettre en confiance, puis rapidement langoureuse et envoûtante, pour vous faire perdre la tête. La plus dévouée des maîtresses avait des allures de petite jungle. Sa beauté exotique était à couper le souffle, surtout quand votre quotidien se résumait péniblement à un océan de brins d’herbe. Sublime à tous les points de vue, et généreuse ! Elle avait en son sein de quoi nourrir la moitié des clans, rien qu’avec ses fruits. Puis quelle ambiance. Un orgue végétal, tant la vie y était vibrante et foisonnante. De toutes les couleurs aussi, en particulier les singes, les reptiles, les insectes et les oiseaux. Des espèces endémiques, mais pas seulement. A croire que chaque individu était absolument unique, le fruit d’une combinaison jamais reproduite. La voûte offrait alors un somptueux concert, avec un balai permanent de danses et de cris au milieu des puits de lumière. Etrangement il n’y avait rien au sol. Pas le plus petit félin pour leur courir après. Juste des fougères, des fleurs et des parfums. Des fleurs éclatantes, et d’enivrants parfums.

En un mot comme en cent, tout était réuni pour faire de cet endroit unique au monde un magnifique havre de paix. Mais plus encore que sa formidable richesse, ce qui frappait les esprits en la parcourant était ses nombreux chemins. Grâce à eux la Langue Verte était très facile à traverser, ce qui était plutôt étrange, pour une forêt qui se voulait inexplorée. Dés vos premiers pas elle vous prenait par la main pour ne plus vous quitter. Elle vous conduisait alors exactement là où vous pensiez vouloir aller. Il n’y avait plus qu’à se laisser faire, puisque le bonheur assurément se trouvait au bout du chemin. En ce monde hostile qu’était le leur, autant de bienveillance appelait évidemment à la plus extrême prudence. A la méfiance et à la vigilance. Parce qu’il y avait là de toute évidence un piège, tapi quelque part à vous attendre. A guetter le moindre de vos faux pas. Car il ne s’agissait pas de simples sentes. Ces chemins creusaient et sillonnaient la terre un peu partout. L’ouvrage était entretenu, sans aucun doute possible, et ses allées régulièrement utilisées. Il y avait là un vrai mystère. Presque de la magie. Certainement des animaux lourds et massifs, mais alors où se cachaient-ils, si ce n’était sous terre ou aux creux des arbres ?

Manifestement les singes et les oiseaux en discutaient beaucoup entre eux. Volubiles à souhait. Ils en riaient même ouvertement et toujours à vos dépens. Ne les entendiez-vous pas ricaner à chacune de vos maladresses ? Quand vous arriviez sans cesse aux mêmes carrefours ; quand vous trébuchiez sur ces fichues racines ; ou bien quand vous glissiez accidentellement dans l’un de ces nombreux trous d’eau. D’ailleurs, est-on vraiment sûr de l’origine de ces bruits, car ces ricanements ne venaient pas d’en haut. Et là, qu’est-ce que c’était à l’instant, juste derrière cette énorme fleur au parfum envoûtant ? Vous auriez pu jurer que cela avait bougé, et même souri ! Et pourtant non, juste un drôle de champignon. Quant à toutes ces marques au sol aussi larges que des sabots, rien de plus que de simples feuilles. Quel que soit le moment où vous regardiez autour de vous, que ce soit à l’improviste ou du coin de l’oeil, le spectacle était toujours le même. Les branches pliaient littéralement sous la faune, tandis que les fougères à vos pieds restaient désespérément vides. En tant qu’humain vous n’étiez pas les bienvenus. Encore fallait-il le comprendre. Dans le cas contraire, l’illusion était parfaite. La Langue Verte se voulait alors une véritable invitation au voyage et à la poésie. Les bruits, les couleurs, les odeurs. Un vrai petit paradis.

Dans des circonstances différentes, s’y perdre aurait été pour eux un vrai plaisir. Rien n’aurait été plus facile d’ailleurs, dans la mesure où la plupart des chemins vous faisaient tourner en rond. Dans ce labyrinthe végétal, les heures s’écoulaient au ralenti, au rythme des bosses et des égratignures. Le plus souvent vous retourniez piteusement à l’entrée, toujours côté Prairie. Au mieux vous aviez quand même le sentiment de vous être amusé, en attendant votre punition. Au pire vous rentriez chez vous la tête basse et perclus de crampes, en pensant justement à votre punition. Un moindre mal après tout que le chaman et son bâton, pour ce qui était censé être un ultime avertissement. Pour les plus téméraires en revanche, ces même chemins conduisaient ailleurs. A l’opposé de la Prairie, c’est à dire sur le versant de la montagne. Tout à coup les rires se seraient tu, et ce qui n’était jusqu’à présent que de jolies ballades un peu casse-cou seraient subitement devenus de dangereux périples. L’étroit passage du Petit Bouc par exemple, qui lui se voulait franchement mortel pour qui n’avait pas quatre pattes. Vous n’aviez pas fait un pas dessus vous les humains que des pierres invisibles vous tombaient sur la tête. De quoi vous fendre le crâne en deux si vous n’étiez pas un minimum habile et attentif. Heureusement seul un fou ou un idiot s’y serait aventuré, et jamais les deux à la suite. Ce fut pourtant le cas ce matin là.

Le terrain de jeu se révélait à l’usage un peu plus pentu qu’il n’en donnait l’impression. Rien qui ne sauta aux yeux sur le moment, mais assez quand même pour vous prendre par surprise un peu plus tard. Le piège à vrai dire était très habilement conçu. Juste ce qu’il fallait pour vous mettre en confiance ; pour vous convaincre d’aller encore un tout petit peu plus loin ; de continuer l’aventure ou l’expérience. Traître parce qu’invisible, et donc mortel à condition de bien vouloir y croire. Car c’était justement là tout l’enseignement des chamans. Leur raison de vivre. A les écouter parler, la Langue Verte cachait infiniment bien son jeu. Le bruit courait qu’elle était beaucoup plus subtile et sournoise que n’importe quel grand fauve arpentant la Prairie. Avec ces derniers au moins vous saviez toujours à quoi vous en tenir. Les griffes et les crocs. Avec elle, non ou pas vraiment. Disons qu’elle jouait intelligemment sur la crédulité, cet insidieux poison qui s’attaque aux esprits les plus faibles. Puisque vous n’aviez pas le droit de vous aventurer sur la montagne, alors elle prenait un malin plaisir à vous y conduire. Elle s’en faisait même un devoir. Et le moins que l’on puisse dire est qu’elle savait y faire, vous conduire à votre perte. Jamais le moindre avertissement, hormis un lourd et soudain silence. Rien, si ce n’est la certitude absolue qu’au-delà c’était sacré. Pas de coupure franche dans le paysage. Ni lisière, ni orée. Rien de tangible ou de bien net à quoi vous raccrocher. Juste de moins en moins d’arbres et de plus en plus de cailloux, de sorte que tout à coup, sans prévenir, la forêt se retrouvait derrière vous et la montagne sous vos pieds. L’interdit.

Vous aussi seriez abusivement tombé dans le piège, si vous aviez grandi et couru avec eux dans la Prairie. Des milliers de fois ce discours absurde aurait retenti à vos oreilles, vous amenant un jour ou l’autre à y croire également. Dur comme fer, parce que les anciens eux aussi étaient absolument formels sur ce point. Une fois sur la montagne, il était parfaitement vain de faire demi-tour. Peine perdue. La Langue Verte vous l’aurait catégoriquement refusé. Comme elle l’a toujours fait par le passé, et tout comme elle s’apprêtait à le refaire aujourd’hui. Sans aucune pitié, et toujours avec le même procédé. Dans quelques minutes à peine allait retentir de curieux ricanements. Certains plaintifs, d’autres moqueurs, plus rarement méchants. Tous en provenance du sous-bois. Ceux-ci immanquablement seraient suivis d’une courte hésitation. D’un vague flottement dans l’air, prenant par surprise nos deux héros. Ensuite, la punition divine tomberait du ciel, implacable, soudaine et impitoyable. Une mort atroce et ancienne, aussi colorée et exotique que la faune locale. C’est vous dire un peu le niveau de bêtise auquel on avait droit. Mais le jeune et courageux garçon qui marchait droit vers la forêt avait quand même un doute. Ou plutôt un espoir. A sa connaissance, qui par ailleurs était fausse et biaisée, ni les anciens ni les chamans n’y étaient jamais allés. Alors que pouvaient-ils bien savoir de cet endroit, du haut de leur infinie et prétendue sagesse. C’est à ce fragile et mince espoir qu’il se raccrochait, quand son ami derrière lui daigna enfin se manifester.

Samedi 28 mars 2020

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