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  • Chapitre 2/4

02. La Langue Verte

La Langue Verte s’étirait tout en longueur depuis la sombre forêt du sud, comme une excroissance. Elle donnait aussi l’impression de lécher le pied de la montagne, d’où son nom. Elle avait ceci de traître qu’elle ne s’estompait que très progressivement, d’où les incessantes mises en garde qui depuis toujours habitaient le Peuple de l’herbe. Sa mémoire, ses souvenirs et sa jeunesse. La toute première règle apprise. La toute première menace. Ce n’était pas rien aux yeux des chamans, leurs respectés gardiens. Ceux-ci étaient les dépositaires d’une infinité de règles absurdes, mais extrêmement bien conçues. Un assemblage aussi complexe que savant, parfait pour verrouiller les esprits, même les plus téméraires. Surtout les plus téméraires. L’instruction de cette première règle, appelée simplement la Langue Verte, était toujours un moment très émouvant pour les chamans. Très intense. La coutume voulait qu’on commença à l’enseigner aux enfants le jour exact où ils se tenaient debout pour la première fois. Un jour très important dans la Prairie, car le premier pas dans la survie. On les tournait alors vers la petite montagne au loin, puis tout en pointant du doigt la jolie couleur verte à ses pieds, on leur criait dans une langue archaïque: « Piège ! Piège ! Danger ! » Bien sûr ils étaient beaucoup trop jeunes pour comprendre, et incapables d’y voir autre chose qu’un jeu, mais on se disait qu’avec le temps, à force de répéter, qu’ils finiraient forcément par écouter.

A première vue la Langue Verte ne présentait aucun danger particulier, bien au contraire. Elle se voulait votre amie et même un peu plus, si vous vous montriez un tantinet curieux, joueur, ou encore aventurier. Pour preuve, tout n’y était que superlatifs à votre entrée, de la litière à la canopée. Elle savait se montrer à la fois douce et docile, pour vous mettre en confiance, mais aussi langoureuse et envoûtante, pour vous enivrer de ses parfums. La plus dévouée des maîtresses. Cela n’en faisait pas une jungle pour autant. Juste une forêt, mais tellement belle ! Sa beauté exotique était à couper le souffle, surtout quand votre quotidien se résumait péniblement à un océan de brins d’herbe. Sublime à tous les points de vue, et généreuse ! De quoi nourrir la moitié des tribus rien qu’avec ses fruits. Puis quelle ambiance. Un orgue végétal, tant la vie y était vibrante et foisonnante. De toutes les couleurs aussi, en particulier les singes, les reptiles et les oiseaux. Des espèces endémiques, mais pas seulement. A croire que chaque individu était absolument unique, le fruit d’une combinaison jamais reproduite. La voûte éclairée offrait alors un somptueux concert, avec un balai permanent de danses et de cris au milieu des puits de lumière. Etrangement il n’y avait rien au sol. Pas le plus petit félin pour leur courir après. En un mot comme en cent, tout était réuni pour faire de cet endroit unique au monde un magnifique havre de paix.

Plus encore que sa formidable richesse, ce qui frappait les esprits, en y entrant, était surtout son accueil. La Langue Verte était hospitalière et très facile à traverser, ce qui était plutôt étrange, pour une forêt qui se voulait inexplorée. En ce monde hostile qu’était le leur, cela appelait évidemment à la plus extrême prudence. A la méfiance et à la vigilance. Parce qu’il y avait là de toute évidence un piège, tapi quelque part à vous attendre. A guetter le moindre de vos faux pas. Etonnamment de nombreux chemins creusaient et sillonnaient la terre un peu partout. Pas de simples sentes. L’ouvrage était entretenu et ses chemins régulièrement utilisés, aucun doute possible. Il y avait là un vrai mystère. Presque de la magie. Des animaux lourds et massifs, certainement, mais alors où se cachaient-ils, si ce n’est aux creux des arbres ? Manifestement les singes et les oiseaux en discutaient beaucoup entre eux. Volubiles à souhait. Ils en riaient même ouvertement et toujours à vos dépens. D’ailleurs, ne les entendiez-vous pas ricaner à chacun de vos passages ? Quand vous arriviez sans cesse aux mêmes carrefours ; quand vous trébuchiez sur ces fichues racines ; ou bien quand vous tombiez accidentellement dans l’un de ces nombreux trous d’eau. Et là, qu’est-ce que c’était à l’instant, juste derrière cette étrange fleur au parfum entêtant ? Et non perdu, encore un drôle de champignon ! Quel que soit le moment où vous regardiez autour de vous, les branches pliaient littéralement sous la faune, tandis que les fougères à vos pieds restaient désespérément vides. En tant qu’humain vous n’étiez pas les bienvenus. Encore fallait-il le comprendre.

Pour en revenir à ces chemins, tous sans exception se dirigeaient vers la montagne. Chacun à son rythme bien sûr, avec plus ou moins de longs et sinueux détours, mais la cible restait toujours la même. Le versant de la montagne. Pour la plupart, de jolies ballades à faire, relativement facile d’accès à condition de ne pas tomber dans tous ces pièges. D’autres en revanche, beaucoup plus rares, s’avéraient nettement plus casse-cou. L’étroit passage du Petit Bouc par exemple, qui lui se voulait franchement dangereux, voire hostile pour qui n’avait pas quatre pattes. Vous n’aviez pas fait un pas dessus vous les humains que des pierres invisibles vous tombaient sur la tête. Et pas des petites ! De quoi vous fendre le crâne en deux si vous n’étiez pas un minimum habile et attentif. Heureusement seul un fou ou un idiot s’y serai aventuré, ce qui bien sûr n’arrivait pratiquement jamais. Et encore moins les deux à la suite, comme ce fut le cas ce matin-là. Le terrain de jeu quant à lui se révélait à l’usage un peu plus pentu qu’il n’en donnait l’impression. Rien qui ne saute aux yeux sur le moment, mais assez quand même pour vous prendre par surprise un peu plus tard. L’illusion à vrai dire était très habilement conçue. Juste ce qu’il fallait pour vous rassurer, pour vous mettre en confiance, pour vous convaincre d’aller encore un tout petit peu plus loin, de continuer l’aventure ou l’expérience. Mis à part ces quelques détails, tout le reste, vraiment, se voulait une véritable invitation au voyage et à la poésie. Les couleurs, les bruits, les odeurs. Un vrai petit paradis. Dans des circonstances différentes, s’y perdre aurait été un vrai plaisir.

Et c’était bien là le problème. Traître parce qu’invisible, et donc mortel à condition de bien vouloir y croire. Car à écouter toutes ces vieilles légendes, et surtout leurs incontournables gardiens chamans, la Langue Verte cachait infiniment bien son jeu. Le bruit courait qu’elle était beaucoup plus subtile et sournoise que n’importe quel grand fauve arpentant la Prairie. Avec eux au moins vous saviez toujours à quoi vous en tenir. Les griffes et les crocs. Avec elle, non ou pas vraiment. Disons qu’elle jouait intelligemment sur la crédulité, cet insidieux poison qui s’attaque aux esprits les plus faibles. Puisque vous n’aviez pas le droit de vous aventurer sur la montagne, alors évidemment elle allait tout tenter pour vous y conduire. Elle s’en faisait même un devoir, et le moins que l’on puisse dire est qu’elle savait y faire, vous conduire à votre perte. Elle y prenait même un malin plaisir. Jamais le moindre avertissement, qu’il soit sonore ou visuel. Rien, si ce n’est la certitude absolue qu’au-delà c’était sacré. Pas de coupure franche dans le paysage. Ni lisière, ni orée. Rien de tangible ou de bien net à quoi vous raccrocher. Juste de moins en moins d’arbres et de plus en plus de cailloux, de sorte que tout à coup, sans prévenir, la forêt se retrouvait subitement derrière vous et la montagne sous vos pieds. L’interdit.

Vous aussi seriez abusivement tombé dans le piège, si vous aviez grandi et couru avec eux dans la Prairie. Des milliers de fois ce discours absurde aurait retenti à vos oreilles, vous amenant un jour ou l’autre à y croire également. Dur comme fer, parce que les anciens et les chamans étaient absolument formels sur ce point. Une fois engagé sur la montagne, il aurait été parfaitement vain de faire demi-tour. Peine perdue. La Langue Verte vous l’aurait catégoriquement refusé, comme elle l’a toujours refusé par le passé, et tout comme elle s’apprêtait à le leur refuser à eux aussi. Toujours la même histoire. Toujours le même procédé. Dans quelques minutes allait retentir un curieux ricanement. Une sorte de trait moqueur en provenance de quelque part dans le sous-bois. Celui-ci immanquablement serait suivi d’une courte hésitation de la part des deux garçons. Ensuite, la punition divine tomberait du ciel, implacable, soudaine et impitoyable. Une mort atroce et ancienne, aussi colorée et exotique que la faune locale. C’est vous dire un peu le niveau de bêtise auquel on avait droit. Infatigable. Mais le jeune et courageux garçon qui marchait droit vers la forêt avait quand même un doute. Ou plutôt un espoir. A sa connaissance, qui par ailleurs était fausse et biaisée, ni les anciens ni les chamans n’y étaient jamais allés. Alors que pouvaient-ils bien savoir de cet endroit, du haut de leur infinie et prétendue sagesse. C’est à ce fragile et mince espoir qu’il s’accrochait timidement du bout des doigts, quand son ami derrière lui daigna enfin se manifester.

Jeudi 02 mai 2019

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