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  • Chapitre 3/6

03. Dialogue de sourds

« Ce n’est qu’une montagne Oroug ! De quoi as-tu peur, qu’elle te tombe dessus ?! Ce n’est pas Peau Rouge qu’il aurait dû t’appeler, mais Demi Tour ! »

Il, c’était son père. Le sien, pas celui de Peau Rouge. Si le ton se voulait assurément moqueur, comme souvent, toute sa superbe avait bel et bien disparu. Zool respirait bruyamment à cause de l’effort, même s’il essayait de le cacher. Il était monté beaucoup trop vite, pour l’impressionner. Il en payait maintenant le prix. Peau Rouge bluffait-il ? Pourrait-il vraiment renoncer à la Quête alors qu’ils étaient si près du but ? Zool le savait capable de tout, du pire et du meilleur, surtout quand il s’agissait d’obéir aux règles. Ces stupides règles encore et toujours. Aussi préféra t-il, dans le doute, mettre un terme provisoire à son ascension. De toute manière le principal était fait. Le meilleur. Il avait encore une fois prouvé son courage, en allant plus haut et plus loin que son éternel rival. Il n’y avait aucune discussion possible. Si seulement Soleils Verts avait été là. Elle l’aurait vu de ses propres yeux, et elle aurait reconnu ses mérites, sans aucun doute. Peau Rouge pour sa part voyait les choses très différemment. Lui aussi avait très bien perçu l’hésitation dans la voix de son ami, sans compter la fatigue. Il avait beau faire le malin perché là-haut, il n’en menait pas large. Zool avait peur, au moins autant que lui. En bon chasseur, Peau Rouge en profita opportunément pour jouer son va-tout. Il s’arrêta brusquement puis fit volte-face. Il lui lança alors au visage quelques mots manifestement lourds de menaces.

« C’est Kazak Drinn Zool ! »

Tout était dit. Littéralement pris d’assaut par cette soudaine et brutale évidence, Zool en resta comme frappé de stupeur. L’inquiétude et surtout l’humilité s’insinuèrent en lui, et c’est peu dire qu’il n’aimait pas du tout ce sentiment. Celui d’être tout à coup submergé par le doute, comme sous l’effet d’une puissante vague. Une déferlante. Au figuré, puisque ni lui ni les siens n’avaient jamais vu la mer. Dans son esprit taillé et affuté pour la chasse, la proie était toujours vulnérable, pas lui, alors il se défendit, comme il put.

« Mais il n’y a plus rien en bas ! Toi aussi tu l’as vu ! »

Sa détresse, bien que touchante, ne fit que conforter Peau Rouge dans sa tactique, aussi ce dernier en profita pour enfoncer le clou. « Ce n’est pas une raison ! C’est interdit alors reviens ! » Puis il assouplit un peu le ton, pour lui tendre la main et le lui faire comprendre autrement. Le mettre face à la réalité. « Regarde ! » lui dit-il en désignant le paysage d’un ample mouvement. Une immense chaîne de montagnes se dressait juste devant eux, tellement proche qu’il pouvait presque la toucher du doigt. Elle s’étendait à perte de vue au nord et au sud, formidablement belle et impossible à franchir. Selon leurs légendes, le monde tel qu’ils le connaissaient s’arrêtait ici. Ils étaient allés au bout du bout et ne pouvaient plus à présent que reculer. Il le lui répéta sans ménagement.

« Nous sommes partis beaucoup trop loin ! Et depuis trop longtemps ! Ils doivent nous attendre depuis des jours maintenant ! Et tu connais la règle ! » La règle était que personne ne viendrait les chercher, sous aucun prétexte. Pas même leurs leurs familles, ni même leurs dépouilles. « Il n’y a que nous ici, et tu as besoin de moi pour réussir ! » Ce qui était tout à fait vrai. En fait il se contentait de lui dire la stricte vérité, celle qui fait le plus mal. Encore un peu et Zool aussi ferait demi-tour. Il en était convaincu, pour la simple et bonne raison que son ami n’avait pas le choix. Lui non plus d’ailleurs.

« En bas on aura nos chances, tu verras ! » Peau Rouge y avait mis toute sa force de persuasion, mais Zool était loin d’être une proie facile. Il ne le savait que trop bien, qu’il vendrait chèrement sa peau comme à chaque fois.

« Comment en être sûr ?!

– Tu te poses trop de questions ! Je le sais c’est tout !

– Et si on échoue ?! Si on n’y arrive pas Oroug, qu’est-ce qu’on fait ?! »

La peur était manifeste à présent, quasiment palpable. « Alors on leur expliquera ! On leur dira que la Prairie n’est plus comme avant ! Qu’elle a changé ! Ils en parlent tous les jours entre eux ! Ils savent que c’est vrai ! Ils comprendront j’en suis sûr ! » Cette dernière affirmation lui semblait bien téméraire, car Peau Rouge n’était plus sûr de rien. Il faisait toutefois d’immenses efforts pour le cacher.

« Tu y crois vraiment ?! Tu crois qu’ils nous donneront une seconde chance aussi facilement ?! Qu’ils nous laisserons repartir comme ça ! Avec leurs sourires et leurs encouragements ! » Zool le scrutait attentivement. Il était à la recherche du vrai et du faux, prêt à saisir la moindre excuse pour s’enferrer dans son comportement.

« Je n’ai pas dit ça ! Je dis juste qu’ils n’auront aucune envie de te garder une minute de plus avec eux ! Qu’est-ce que tu crois ! Ils sont pas stupides ! C’est à moi qu’ils feront endurer ce supplice ! Pas à eux ! » L’humour, miser sur l’humour. C’est ce qu’il avait fait avec son frère. Ce fut long mais cela avait marché.

« Tous les deux alors ?! Comme aujourd’hui ?! » Il lui en aurait coûté de l’avouer, mais la présence de Peau Rouge à ses côtés avait tendance à le rassurer. Son ami sut saisir la main tendue. « Tu rigoles ?! Comme si ton père allait nous laisser le choix ! » Ce fut dit avec un sourire, sincère et particulièrement bienvenu tant l’atmosphère devenait lourde et à couper au couteau. A ce moment les choses pouvaient encore basculer d’un côté ou de l’autre, au gré du vent.

Il faut dire que l’enjeu pour eux était immense. Ils jouaient chacun leur vie et accessoirement celle de l’autre aussi. Les secondes passèrent, puis les minutes. Enfin le temps s’arrêta sans qu’aucun des deux ne bougent. Les deux garçons se tenaient tête à bientôt cent mètres de distance, les obligeant presque à crier pour se faire entendre. Deux statues de pierre à quelques instants d’un combat qui sans aucun doute allait être fratricide. Un duel intense et romantique opposant deux visions du monde. Deux caractères bien trempés les yeux dans les yeux et la main sur la lance. Celles-ci, bien que pointées vers le ciel dans l’attente des événements, étaient légèrement inclinées vers l’avant, en guise d’avertissement. Un avertissement à ne surtout pas prendre à la légère. Bien qu’amies, ces deux lances étaient prêtes à vibrer si nécessaire. De longs bouts de bois solides et bien équilibrés, avec à leurs pointes un dur éclat de silex, tranchant comme un poignard et ayant déjà servi. Ils avaient fières allures ainsi debout sur la montagne, pratiquement nus si ce n’est le cuir d’un fauve à travers l’épaule. La peau tachetée était nouée avec un long nerf autour de la taille, afin de respecter leur intimité. Tel des lions, une crinière épaisse et broussailleuse leur recouvrait en partie le dos. Sous elle roulaient de jeunes et puissants muscles, que soulignait encore un peu plus une peau luisante de sueur et cuivrée par le soleil.

Selon moi ils ressemblaient plutôt à deux lionceaux en train de jouer à se faire peur. Tous deux étaient bien décidés à se montrer le plus têtu possible, et à ce petit jeu Zool était indéniablement très fort. Sans égal sur toute la Prairie, mise à part Soleils Verts et ses incroyables colères. Mais cette fois cela n’avait rien d’un jeu et lui-même en avait parfaitement conscience. Il était allé beaucoup trop loin et se trouvait maintenant en terrain glissant, surtout devant Peau Rouge, qui ne lâcherait rien comme à l’habitude. L’erreur n’était plus permise, sous peine de tout perdre. L’honneur, la vie, ses rêves, et plus que tout l’estime de son père. Peau Rouge en revanche était sûr de son bon droit. Il avait pour lui le soutien indéfectible du Conseil, et surtout le poids énorme des traditions. En outre, il bénéficiait grâce à Zool d’une longue et très riche expérience de ce genre de duel. Mine de rien il les gagnait souvent. Malheureusement c’était sans compter la fatigue, la peur, le doute, la colère et la faim qui les tenaillaient inlassablement depuis des jours. Le sort voulut qu’à ce petit jeu ce soit Peau Rouge qui cède en premier, alors même que la balance penchait nettement en sa faveur. Il fut victime d’une irrésistible frustration qui manifestement couvait depuis longtemps déjà. Son cri de rage, ou d’impuissance, retentit alors à travers toute la montagne, et peut-être même au-delà. Il explosa.

« RRRHAAAAAA !!!

– Je le savais ! J’en étais sûr ! Cent fois je leur ai dit ! Que tu n’écouterais rien ! Je les avais prévenus! ! Toujours à n’en faire qu’à ta tête ! A jouer au petit chef ! Comme ton père ! Non mais ouvre un peu les yeux ! Réfléchis ! Regarde où on est à cause de toi ! Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ?! Qu’est-ce qu’on va leur dire ?! Dis le moi puisque tu es si malin ! C’est Kazak Drinn Zool !

Il continua, hors d’haleine, mais bien décidé à lui dire enfin toutes ses vérités. A tort ou à raison, c’est beaucoup de rancoeur qui ce jour là remonta à la surface. « Tout ça parce que tu te crois plus intelligent que les autres ! Exactement comme ton père ! Tu veux que je te dise ?! C’est le chaman qui a raison ! Depuis le début ! Oui ! Et c’est l’avis de toute la tribu ! Sache-le ! De toute la Prairie même ! Vous êtes fous ! Tous les deux ! Toi et ton père ! Mais je te préviens ! Ce sera entièrement de ta faute s’il nous arrive quelque chose ! »

Peau Rouge était maintenant prêt à en découdre, quitte à en venir aux mains comme il y a quelques jours. Et tant pis si c’était là l’origine de leurs problèmes. Un moindre mal en vérité, car la solution aurait pu être bien pire. Radicale et définitive. A cette distance, Peau Rouge touchait au but une fois sur deux. La pensée lui traversa l’esprit, avant de disparaître aussi vite qu’elle était venue. Bien sûr, toute cette agitation ne suffit pas à impressionner son ami, loin de là. Non seulement ce dernier en avait l’habitude, mais surtout il appréciait beaucoup ces moments. De faire la guerre avec Peau Rouge.

Cet après-midi-là toutefois les choses étaient quelque peu différentes. Lui non plus n’avait plus le coeur à jouer, perché qu’il était sur cette horrible montagne. Il aurait aimé trouver les mots pour lui rendre la pareille, le blesser en retour, mais n’y parvint pas ou bien s’y refusa. Dans ce cas il lui aurait certainement parlé de sa propre famille, à lui qui avait la mémoire courte. De son père décédé et de son frère infirme. Mais Zool en fut incapable. Il eut peur de regretter des paroles affreuses et injustes, qu’il ne partageait absolument pas. Le frère de Peau Rouge était un exemple de dignité pour chacune et chacun sur la Prairie, que ni l’un ni l’autre n’atteindraient jamais. A court de réplique il se contenta modestement de le viser lui, sans se faire d’illusion quant à la portée de l’insulte. Au mieux il aurait le dernier mot. « Continue de faire du bruit Demi Tour ! Et ce sera de la tienne s’il nous arrive rien ! » Après quoi Zool se tourna fièrement vers le sommet, mettant ainsi un point final à la discussion.

Il n’était pas du tout content de la tournure des événements. Ceux-ci de toute évidence étaient en train de lui échapper. Pire, ils étaient en train de tourner en faveur de Peau Rouge, alors même qu’il l’avait facilement dominé tout au long de la journée. Il se demanda pourquoi et comment. Où avait-il commis une erreur ? Zool s’en voulait mais n’eut pas vraiment le temps d’y réfléchir. Il y avait beaucoup plus urgent. Le problème principal est qu’il ne savait absolument pas comment sortir de cette impasse. Une impasse dans laquelle il s’était mis lui-même. Comment réagir autrement que par l’excès, un mouvement réflexe chez lui, presque identitaire. Une sale habitude dont il ne parvenait pas à se défaire et qui plus d’une fois l’avait mis dans l’embarras. La fuite en avant et si possible contre un mur. Il passa rapidement en revue ses différentes options, sans grande conviction toutefois car elles n’étaient pas nombreuses. Rester ici sans bouger, c’était perdre inutilement un temps précieux. Absurde dans leur situation. Poursuivre l’ascension était juste suicidaire. Le meilleur moyen de perdre la Quête. Hors de question. Dans ce cas il ne restait plus que capituler et redescendre, et là plutôt mourir cent fois que d’avoir à subir ça. Tout simplement impossible pour un esprit aussi orgueilleux que le sien, quand bien même il se savait en tort.

Le temps de la remise en question fut bref. Au fond de lui Zool en voulait beaucoup à Peau Rouge, pour l’avoir ainsi mis au pied du mur. Piégé dans son terrier comme un vulgaire lapin. Lui qui se prétend si diplomate. Que tout le monde applaudit sans cesse pour son art du compromis. Toujours prêt à discuter pendant des heures, quand lui se démène à chaque fois comme un fou pour résoudre les problèmes en trouvant des solutions concrètes. Et pour quel mérite je vous prie, puisque c’est à chaque fois Peau Rouge qui en récolte les lauriers. La vérité est qu’aujourd’hui il ne lui avait laissé aucune chance, aucune échappatoire, rien, juste la honte et l’échec. Autant dire le déshonneur. Et à tous les coups il l’avait fait exprès, pour le pousser à bout comme à chaque fois. Il savait tellement bien y faire cet hypocrite, pour que systématiquement ça lui retombe dessus. Et tous les autres étaient aveugles, y compris son père. C’est d’ailleurs à lui qu’il en voulait le plus. Le pire dans tout ça est que bien entendu il l’aurait suivi, et sans faire la moindre histoire. Il n’est pas stupide quand même. Il connaît les interdits et ce qu’il en coûte. Et dire qu’à cette heure ils seraient déjà en bas dans la Prairie, en route vers le Conseil, pour s’expliquer. Il ne demandait pourtant pas grand chose. Juste un minimum de dignité, pour en sortir la tête haute. Mais Peau Rouge avait choisi l’épreuve de force, et le verdict ne pouvait être que sans appel. Jamais il n’aurait dû insulter son père, et encore moins donner raison au chaman.

Jeudi 02 mai 2019

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