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  • Chapitre 4/5

04. Suivre la piste

Les nuits précédentes avaient été courtes. Trop, même pour des garçons endurcis par la vie. La Prairie avait au moins cet avantage. Les préparer au pire.

Ils s’étaient mis en marche dés les premières lueurs de l’aube, encore pétris de sommeil et sans grand espoir. Ils n’avaient pratiquement pas dormi et ce pour la troisième nuit consécutive. Quelques heures à peine en autant de jours. Ils ne fonctionnaient plus que par l’adrénaline, l’orgueil, et surtout la peur de rentrer au camp les mains vides. Une peur viscérale de décevoir. Un père, un frère.

Leur précédent bivouac se trouvait sur le flanc est de la Langue Verte, côté Prairie donc. De simples lits de feuilles, si grandes que trois ou quatre d’entre elles auraient suffi pour recouvrir un homme. Ils n’avaient pas allumé de feu ce soir-là, pour ne surtout pas signaler leur présence. Pas en ces lieux. Pas si près de la montagne. Téméraires, mais pas fous.

Tout le monde aurait compris sur la Prairie, à des kilomètres à la ronde. Où ils se trouvaient et ce qu’ils s’apprêtaient à faire. Et tout de suite ils seraient venus. En nombre et en armes, les chamans en tête. Avec eux tout ce serait fini, dans la souffrance et dans les larmes.

Il n’y aurait pas eu non plus de belle histoire à raconter. Parce que c’est un fait, on ne raconte jamais rien d’intéressant quand on rentre les mains vides. Il y aurait juste eu des plaies à panser et de grands bâtons à nettoyer. Parce qu’en matière de punition, les chamans ne faisaient pas les choses à moitié.

Cette nuit-là le feu leur a beaucoup manqué. Sa chaleur, ses couleurs et ses jeux d’ombres. Une seule minute à ses côtés aurait suffi à les réconforter.

Les pauvres avaient tourné en rond durant des heures, non pas à trouver leur chemin, mais à essayer de trouver ce qu’ils étaient venus chercher. L’objet d’une quête. Cela leur avait pris la matinée entière, et encore ce n’était là que le début du supplice. Au final ils endurèrent jusqu’au milieu de l’après-midi, courageusement et en silence, sans savoir alors que cela aboutirait à une impasse.

Le virage avait eu lieu aux alentours de midi. Chose extraordinaire ils avaient fini par trouver quelque chose. Un petit rien que les Demis avaient soigneusement dissimulé, au fin fond d’un bosquet. Un premier indice quant à l’objet de leur recherche. Autant dire une aiguille dans une botte de foin.

Je crois m’être vraiment intéressé à eux à partir de ce moment, tellement cela me parut improbable. Aux Demis aussi cela avait paru improbable, et même impossible. On aurait pu y ajouter vexant et humiliant. Du jamais vu depuis des milliers d’années.

Aussitôt après un silence de plomb tomba sur la forêt. Parce que les Demis n’étaient pas n’importe qui. Très facétieux d’accord, à condition d’y mettre un peu du sien. Sans quoi vous ne pouviez imaginer plus mauvais joueurs. Pensez-donc ! Déjouer leurs pièges aussi facilement ! Et pourquoi pas traverser la forêt du nord au sud ?

Les deux garçons furent aussitôt accusés de triche. Un crime très grave au sein de leur espèce et qui ne pouvait décemment rester sans suite. Alors ils se vengèrent. Ils traverseraient la forêt, d’accord, mais d’est en ouest. Direction la terrible montagne, tous les deux.

Fini les demi-mesures, les racines et les trous d’eau. Dorénavant, le labyrinthe cèderait sa place à une route toute tracée. Ce fut d’abord l’étroit passage du Petit Bouc. Puis comme cela n’avait pas suffi, ils se décidèrent à employer les grands moyens. Le Mangolin.

Autant dire que les condamnés, sauf intervention divine, n’en avaient plus pour très longtemps. Qu’à cela ne tienne, ils n’en avancèrent que plus durement encore. Zool en particulier, qui à aucun moment ne lâcha prise. Ce fabuleux trésor qu’il avait si péniblement trouvé.

Contrairement à Peau Rouge, qui malgré son jeune âge était déjà un excellent chasseur, Zool tenait lui beaucoup plus du prédateur. Sûr de sa force et aveugle au danger. Aussi peut-être méritait-il de mourir ici. Car entre les complaintes de son ami, les menaces du chaman, et l’hostilité manifeste de la Langue Verte, on ne peut pas vraiment dire qu’il ait manqué d’avertissements.

Cette forêt est malsaine, un point c’est tout. N’y allez pas. Il était quand même difficile d’être plus clair, alors pourquoi un tel entêtement ?

Pour la Quête évidemment. En son nom Zool était prêt à prendre tous les risques, y compris à s’aventurer dans ce lieu maudit. Après tout de quel danger sa lance ne serait-elle pas venue à bout ? Objectivement, que pouvait-il bien leur arriver de si dangereux dans une si petite forêt ? Une broutille à l’échelle de la Prairie, presque un bois, surtout si on la comparait à sa triste voisine. Cette immense et ténébreuse forêt qui cernait la Prairie au sud et en partie à l’est.

Mais pour qui la connaissait la réduire à sa taille était absurde. Une grossière erreur, car la Langue Verte compensait son handicap avec un sacré caractère, et surtout une absence totale de modestie. Elle était loin d’être timide. Tout son contraire. Sa beauté, son exotisme et l’interdit qui la frappait faisaient qu’on la parcourait sur la pointe des pieds, les yeux grands ouverts et tous les sens en alerte. Lentement. Patiemment. Pour se faire plaisir et en profiter au maximum.

Mais ce jour-là ce n’est pas le tourisme qui les intéressait. Zool et Peau Rouge étaient à la recherche de quelque chose, et ce quelque chose supplantait tout le reste. Un quelconque indice qui aurait pu trahir sa présence, qu’ils n’aient pas fait tout ce long chemin pour rien.

Le Grand Oukaï. Le trophée. Ou plus exactement ses cornes majestueuses, qui récompenseraient la Quête. Un objet unique de part sa signification, et riche de toutes les vertus. Ce pour quoi ils avaient bravé l’interdit et pris tous ces risques. Ce pour quoi ils allaient mourir ici.

A cet endroit la terre était sèche et la marque légère. Quasiment invisible pour un oeil autre que le sien. Mais l’entraînement avait porté ses fruits. C’est Zool qui le premier trouva l’empreinte et il n’en était pas peu fier. Un point de plus contre Peau Rouge. D’où peut-être cette obstination à vouloir suivre la piste jusqu’au bout, malgré l’heure avancée du jour. Juste pour lui faire comprendre une fois pour toute qui des deux était le meilleur.

Et tant pis si c’était l’heure où habituellement on rentrait vite au camp. Pour préparer la viande et se mettre en sécurité derrière les feux. Car à cette heure-ci les grands prédateurs eux aussi avaient faim. Et ils n’aimaient pas les feux.

Résultat, Zool et Peau Rouge marchaient en file indienne depuis la mi-journée déjà. Depuis leur si précieuse découverte, cette empreinte de sabot qui manifestement valait tout l’or du monde. Lui devant, imprimant le rythme et imposant le silence, et Peau Rouge derrière à le suivre docilement. C’est peu dire que Zool avait le sourire. A ce moment la vie était belle et tous les rêves étaient permis.

Contrairement à Peau Rouge, l’excitation du moment l’avait empêché de voir les nombreux avertissements. Notamment ce bout de piste qui mine de rien devenait de plus en plus escarpé. Ils étaient en train de grimper, sans aucun doute possible. Tous ses sens, toute son expérience auraient dû l’alerter, lui ouvrir les yeux, le prévenir qu’ils se rapprochaient dangereusement de la montagne, ou pire, qu’ils s’y trouvaient déjà.

Mais ce n’était pas n’importe quel adversaire en face de lui. Un Petit Peuple aguerri par une éternité de lutte et de farces. Sans compter qu’il commettait de très grossières erreurs. Malgré tous ses talents de pisteur, Zool était encore loin d’être un bon chasseur. Pas du tout à ce qu’il faisait mais plutôt à ce qu’il voulait faire. Son esprit était sans cesse ailleurs, tout à sa traque et déjà à sa récompense. Jamais sur ses gardes. Il raisonnait beaucoup trop en tant que loup, et pas suffisamment en tant que proie.

Le point d’orgue en fut le passage de Petit Bouc. Une prise de risques totalement injustifiée qui aurait pu lui coûter la vie, et celle de son ami aussi. Les pierres n’étaient pas passées loin et la chute encore moins. Il avait fallu tous les réflexes de Peau Rouge pour lui sauver la mise. Une détente de félin et une poigne de fer, pour à peine quelques bribes de remerciements.

Mais au lieu de ralentir, Zool n’en éprouva simplement que plus d’admiration pour le Grand Oukaï. Celui-ci aurait pu choisir n’importe quelle autre voie. Après tout les chemins faciles ne manquaient pas dans cette forêt. Mais non, il avait choisi la difficulté et le danger. Aussi chaque pas supplémentaire renforçait un peu plus le respect qu’il avait pour le noble animal. N’importe quel autre s’y serait déjà rompu le cou cent fois, mais pas lui, pas le Grand Oukaï.

Patiemment Zool avait suivi les traces, sans faire de bruit et sans jamais lâcher prise, comme le clan le lui avait appris et pas seulement son père. Une oeuvre collective où les liens du sang n’avaient pas leur place, car de ce long apprentissage, précis, rigoureux et discipliné, dépendait la survie du groupe tout entier. Un jeune loup au milieu de la meute, apprenant en observant, puis en imitant, pour un jour y trouver pleinement sa place, parmi les dominants bien sûr.

Ces traces qui s’avéraient un peu trop nombreuses et qui s’éparpillaient dans toutes les directions. Très surprenant pour un animal aussi solitaire et prudent que le Grand Oukaï. Ce n’était pourtant pas la saison des amours, distante encore de plusieurs mois.

Un adulte l’aurait vu au premier coup d’oeil et ne serait pas tombé dans le piège. Cet animal était guidé par une autre main. Une main experte qui cherchait manifestement à les égarer, ou pire, à leur faire perdre le sens de l’orientation. Aussi près des montagnes, cela ne pouvait signifier qu’une seule chose. Cette main invisible voulait leur perte.

Cette avalanche de détails en revanche n’avait pas échappé à son complice. Peau Rouge marchait derrière lui depuis des heures, insensible aux provocations et prenant son mal en patience. La vigilance incarnée, à défaut d’être le chef. Ainsi il avait bien vu que la piste conduisait tout droit à la montagne interdite, et ce malgré les nombreux détours à travers la forêt. Il aurait pu facilement y perdre la tête lui aussi, mais il n’en a rien été, parce que lui était prêt.

Ce jour-là plus d’une fois il mit son ami en garde, de bien des façons différentes. Mais Zool n’avait rien voulu savoir, tout aveuglé qu’il était par le succès. A ses yeux seule la Quête comptait, et il était écrit que grâce à lui, elle aboutirait aujourd’hui, au bout de cette piste.

Jeudi 23 avril 2020

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