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  • Chapitre 5/6

05. La montagne et le fleuve

Pour Zool, seule la Quête comptait. Que dire, si ce n’est que rien n’était moins vrai. J’en suis aujourd’hui encore intimement convaincu. Il est probable qu’il ait toujours cherché à s’en convaincre, pour faire bonne figure, pour rassurer les siens ou bien se rassurer lui-même. Mais il se trouve que la vérité comme bien souvent était légèrement différente. Beaucoup plus simple et beaucoup plus égoïste. Beaucoup plus humaine en somme, au point qu’il n’osait pas encore se l’avouer. A ce moment précis de l’histoire, quand bien même la Quête lui paraissait importante, pour ne pas dire capitale, la fin de l’enfance, elle n’était absolument rien au regard de Kazak Drinn. Cette montagne était la sienne et ce depuis toujours. Depuis qu’il était en âge de fouler du pied cette interminable Prairie. Depuis sa toute première bastonnade, les yeux rivés vers son sommet. Depuis qu’on la lui avait pointée du doigt, pour lui faire comprendre l’interdit et les raisons des coups de bâton. Si la Quête se voulait le point de départ de sa vie d’adulte, alors Kazak Drinn en serait le but ultime. L’oeuvre d’une vie. Lui aussi en était intimement convaincu. C’est pourquoi l’idée même d’abandonner maintenant, alors qu’il n’en avait jamais été aussi proche, était pour lui un vrai crève-coeur.

Il faut dire que la montagne était superbe cet été, à tous points de vue. Tout en nuances de couleurs à la différence de ses glorieuses aînées. Du blanc à perte de vue, de l’extrême nord au lointain sud, excepté sur Kazak Drinn où tout n’était que plaisir et insolence. Du vert, du jaune, du gris et de l’orange. Puis ce bleu. Un bleu fabuleux dans lequel se reflétaient les nuages. Toutes ces couleurs se mélangeaient subtilement, donnant à l’ensemble des allures de composition sauvage. Sa silhouette aussi y contribuait beaucoup, avec des arêtes tranchantes et torturées, comme si elle avait été taillée à grands coups d’épée monumentale. Le fond sonore n’était pas en reste non plus. De nombreux torrents lui sortaient des entrailles, jaillissant comme autant de serpents vifs et capricieux. Eté comme hiver, dégel ou pas, ceux-ci roulaient bruyamment jusqu’à la forêt en contrebas. A se demander d’où venait et où pouvait bien aller toute cette eau, puisque de lac alentour il n’y en avait point. Bien sûr la neige était présente elle aussi, mais uniquement par petites touches et encore, seulement à son sommet. Autant dire insuffisante pour alimenter la montagne en sources. Et surtout rien à voir avec ces interminables tapis blancs qui recouvraient ses gigantesques voisines. Enfin, le soleil lui-même apportait la touche finale à cette peinture. En basculant progressivement sur l’autre versant, il finissait d’achever ce tableau au milieu des couleurs vives et des ombres galopantes.

La différence de traitement entre Kazak Drinn et ses soeurs était en partie dû à sa taille. Il faut dire qu’elle ne passait pas vraiment inaperçue, perdue qu’elle était parmi ces colosses de pierres. Tous la toisaient de haut, impressionnants, intimidants, effrayants et accusateurs. Chacun lui reprochait ouvertement d’être le point faible, la faille dans la cuirasse, l’avorton dans une oeuvre sublime et éternelle. Une chaîne de montagnes aux dimensions vertigineuses, éprise de folie et qui coupait littéralement en deux le continent. Du nord au sud. Quelque chose d’unique et ce dans tous mes univers. La malédiction de Kazak Drinn voulait qu’elle en soit de loin la plus petite et la plus modeste. Une montagne dérisoire, certes, mais qui n’en restait pas moins la préférée de Zool. Peut-être parce que sa modestie justement l’autorisait à rêver un peu. Il avait en tête un secret espoir, connu de lui seul. Celui qu’il puisse un jour, qui sait, surprendre quelque chose par-dessus son sommet. Voir au-delà de Kazak Drinn était son rêve le plus fou. Le plus proche aussi. Il y était presque. Regarder derrière, une toute petite minute, quitte à ce que ce soit la dernière. Un rêve inavouable cependant, et complètement absurde, car à écouter les chamans et les anciens, le monde était censé s’arrêter ici. Subitement. Brutalement. Une ligne de crêtes et puis plus rien. Une immense barrière blanche qui s’étendait à perte de vue, interminable, glaciale, sans espoir et sans après, et en plein milieu, dans un festival de couleurs et de bruits, comme une porte entrouverte sur l’extérieur et sur le rêve, Kazak Drinn.

Maintenant cette montagne n’était pas seulement sa préférée, elle était aussi l’ennemie jurée des siens, ceci expliquant sans doute cela. Contrairement à toutes les autres accessibles depuis la Prairie, et l’on parle là de plusieurs dizaines de massifs, aussi orgueilleux qu’imposants, il n’y avait pas de vénération possible pour elle. Juste un profond mépris. Tous les matins lors de la prière, une interminable litanie s’élevait de l’herbe et s’égrenait tout au long du paysage. A chaque pic une révérence, puis quand venait enfin son tour, un long silence évocateur. Il n’y avait pas de prière pour Kazak Drinn, alors même que celles-ci dictaient invariablement leur quotidien. La faute encore une fois en incombait aux chamans et à leurs discours on ne peut plus rétrogrades. Il se trouve qu’à leurs yeux, la montagne se rendait coupable du pire des crimes. Quelque chose de si odieux, et de si incompréhensible, que cela en devenait impardonnable. Aussi dur que cela puisse paraître, Kazak Drinn n’avait aucune rivière à offrir à Zora Zel, ce majestueux et capricieux serpent qui inlassablement parcourait la Prairie. Ce fleuve était devenu pour eux le centre du monde. L’objet de toutes leurs attentions et indirectement, la cause de toutes leurs souffrances. D’une servitude qui n’en assumait pas le nom. Tous les jours Zora Zel suivait le même chemin, depuis la Croisée des montagnes tout au nord, si haute qu’elle en touchait presque le ciel, jusqu’aux Marches du Matin tout à l’est, cette valse de collines à moitié jaunies où le soleil se levait, et l’horizon s’achevait.

Zora Zel et Kazak Drinn, deux noms très anciens surgis du passé. A se demander comment ils avaient pu traverser les âges et qui avait bien pu les transmettre. Dans quel but. Si la Prairie était sacrée et la montagne maudite, alors Zora Zel était divin. La pierre angulaire d’un tout petit univers. Un fleuve qui toutes les nuits s’illuminait, comme par enchantement. Qui devenait fou deux fois par an aux jours d’équinoxe, quand il entrait subitement en effervescence. Ses berges se couvraient alors de poissons crus et frétillants, récompensant ainsi leurs généreuses offrandes. C’est lui qui faisait pousser cette herbe particulièrement riche. Il nourrissait les animaux qui les nourrissaient en retour, assurant à lui seul la survie de tout un peuple. Les chamans étaient ses serviteurs. Ils avaient son oreille et en étaient la bouche. Grâce à eux, le fleuve répondait toujours aux prières, tant que ses propres règles étaient respectées. Celles-ci n’avaient qu’un seul et unique but, vous faire rester sur la Prairie. Si tel était le cas, alors vous pouviez compter sur sa miséricorde, car Zora Zel ne se contentait pas d’apporter la vie, il veillait aussi sur vous dans l’au-delà. La croyance populaire, encouragée bien sûr par les chamans, voulait qu’il donne asile aux âmes de certains défunts. Celles et ceux qui durant leur vie n’avaient pas su choisir entre la lumière en amont ou les ténèbres en aval.

Pour l’oeil humain, par définition insensible à la magie, ces âmes ressemblaient beaucoup à des lucioles aquatiques. De petites boules de lumière vive avec de très jolies nageoires, un peu comme des ailes. Il y en avait de toutes les couleurs, et de différentes tailles aussi. Elles virevoltaient dans tous les sens. Quand on était assis dans l’herbe, le spectacle était féérique, surtout de nuit. Depuis quelques temps cependant les âmes étaient beaucoup moins nombreuses. Beaucoup moins joueuses aussi, et le plus triste, un peu moins brillantes. En fait, depuis le printemps et le retour des beaux jours. De la même manière elles naviguaient le plus souvent à contre-courant. Vers le massif au loin, la Croisée des montagnes. Au début les chamans y virent un signe positif. Que les âmes aient choisi l’amont plutôt que l’aval était en soit une bonne nouvelle, car la lumière est préférable aux ténèbres. Mais le phénomène ensuite ne fit que s’aggraver. Pire, il correspondait peu ou prou à l’époque où les grands troupeaux ont commencé à déserter la Prairie. Massivement. En tant normal, ceux-ci ne migraient que rarement en hiver, et jamais en été. Et quand cela arrivait, seules quelques espèces étaient concernées. Les plus faibles ou bien les plus fragiles, indignes de leurs lances. Cette fois pourtant les choses étaient différentes, et infiniment plus graves. Tous les animaux quittaient la Prairie les uns après les autres, sans aucune exception. Même le grand Oukaï. Ils abandonnaient une herbe grasse et verte, pour les herbes sèches et jaunies des Marches du Matin. Comme si quelque chose de mystérieux se préparait en coulisses, un grand exode ou un retour à la source.

Le désarroi le plus complet s’est vite installé sur la Prairie, et avec lui la faim et l’agressivité. Pour le Peuple de l’Herbe, ce fleuve était devenu au fil du temps une religion à part entière. Le berceau de toute une mythologie, facile à comprendre et plus encore à expliquer. Zora Zel était tout à la fois le gardien du temple, la source des origines et la porte de l’au-delà. Il incarnait à lui tout seul le cycle de la vie, de la naissance à la mort. Autrement dit, le début, le milieu, la fin, l’écoulement du temps et le recommencement perpétuel. Aussi, que subitement le fleuve se mette à changer, que s’enraye une si belle mécanique en l’espace de quelques mois à peine, ne pouvait en aucun cas être le fruit du hasard, d’événements naturels ou un peu plus lointains. Dans l’esprit étroit et borné des chamans il y avait forcément quelqu’un à fouetter. Pour l’exemple, pour que tout redevienne comme avant. Tout de suite il leur fallut des coupables et ceux-ci bien entendu étaient tout désignés. Kazak Drinn et ses adeptes. Qu’il puisse ainsi se détourner du fleuve au profit de la Langue Verte, si ostensiblement et sans discussion possible, ne passait pas vraiment inaperçu, surtout en cette période de grands bouleversements. Grâce à ses nombreux torrents, cette montagne d’ingratitude abreuvait l’une de leurs pires ennemies, aux yeux de tous et en abondance, dans un soucis constant et évident de provocation. Un affront pour la Prairie et une insulte au nom de tous les chamans. Bien plus que ceux-ci ne pouvaient en supporter. Et tolérer.

Ils décidèrent en toute simplicité que la montagne et sa complice avaient choisi leur camp, puis déclarées une guerre imaginaire au fleuve et donc au genre humain. Un seul ruisseau aurait pourtant suffi, ou même un filet, juste pour le geste. Pour dire qu’elles y contribuaient elles aussi, ne serait-ce que du bout des doigts. Pour faire plaisir et calmer les ardeurs. Il leur suffisait de prendre exemple sur les autres montagnes au loin, qui chacune y allait de sa petite rivière, avec obéissance et bonne humeur. Mais Kazak Drinn et la Langue Verte en avaient décidé autrement, à croire que ces deux-là avaient toujours été de connivence. Contre le fleuve. Contre Zora Zel. Un redoutable adversaire que ce duo, les chamans étaient unanimes à ce sujet. Plus encore que sa petite taille, c’est son ruissellement permanent qui posait problème. Kazak Drinn s’écoulait, hors de toute logique et de toutes saisons. Une eau limpide et cristalline aux propriétés très particulières, mais très dangereuse aussi. Mortelle pour les humains. Un fait connu des seuls chamans. Grâce à lui se formait dans la forêt une multitude de trous d’eau, qui à leur tour apportaient à l’endroit toute son extraordinaire richesse. Insulte suprême, cette profusion, cette véritable symphonie végétale, à la fois outrancière, exubérante et superbe, n’en faisait paraître la Prairie que plus pauvre. Chose étrange, nulle part ailleurs sur l’ancienne Terre de Joconde on ne pouvait trouver un paradis similaire, à croire que les vertus de cette eau étaient magiques. D’ailleurs, Kazak Drinn ne s’élevait pas n’importe où sur le continent. Exactement en son milieu, faisant alors de lui un point hautement stratégique. Le centre névralgique de toutes les cartes militaires. Le simple fruit du hasard, selon Elle et la plupart de ses contemporains. Quelle erreur, mais c’était il y a bien longtemps.

En définitif, tout n’était qu’interdits, pièges, menaces et mystères sur Kazak Drinn, et c’est pourquoi il fascinait tant Zool. Aucun lien avec le fleuve, pas même avec la Prairie. Le risque permanent qu’on puisse un jour découvrir son terrible secret. Cette immense supercherie qui se cachait derrière lui et ses soeurs et que les chamans appelaient le bout du monde. Puis sa meilleure amie la Langue Verte, cette fidèle et sournoise alliée qui attendait patiemment de vous livrer à un funeste destin. Ces contes terrifiants que l’on racontait aux enfants le soir au coin du feu, pour leur apprendre à obéir aux règles. Des histoires à dormir debout regorgeant de monstres colorés et sanguinaires, prêts à vous sauter dessus et à vous couper en quatre au premier mouvement. Tout était réuni pour faire de cette montagne l’ennemie jurée des chamans, et rien que pour ça Zool la respectait. La vénérait même, bien plus que de raison. A les écouter, Kazak Drinn était un incorrigible rebelle, dont il ne fallait surtout pas suivre l’exemple, pour rien au monde. Mais lui sut très tôt que tous ces charlatans ne pourraient jamais rien contre ce géant de pierre insoumis. Indomptable. Et cette idée lui procurait un bien fou, un sentiment de paix et un courage insondable. Il s’y raccrochait souvent quand tout allait mal, en ce moment par exemple. En fait, plus encore qu’un modèle, il l’admirait un peu comme il aurait admiré un grand frère, avec fierté et envie. Il l’aimait et lui faisait confiance, en pensant naïvement que ses sentiments étaient partagés.

Jeudi 23 mai 2019

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