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  • Chapitre 6/6

06. Les vestiges du passé

Colossales et pourtant terriblement humaines, de gigantesques ruines surplombaient Kazak Drinn. Elles donnaient l’impression de vouloir la recouvrir entièrement sur ses deux versants, comme si quelqu’un en des temps forts reculés s’était donné pour projet insensé, et réussi, de colmater une brèche immense entre les deux montagnes voisines. Un temps où le Levant et le Couchant se livraient une guerre aussi absurde que furieuse. Au coeur de cette querelle, un lourd et lointain héritage. Il n’est pas évident de partager équitablement un royaume, surtout quand l’objet de toutes les convoitises se trouve exactement en son centre. Il en résulte souvent des guerres fratricides et impitoyables. Kazak Drinn est une anomalie géologique et ne m’a toujours apporté que des problèmes. Les siècles passèrent et les frontières bougèrent indéfiniment dans les deux sens, sauf à cet endroit. Il fallut des millénaires et autant de conflits meurtriers pour enfin aboutir à une évidence. Cette montagne était le jouet de forces qui dépassaient de très loin les deux camps en présence. Il n’y avait absolument rien à faire, sauf à se montrer intelligent et à enterrer la hache de guerre. Alors ils trouvèrent un compromis, vieux comme le monde. Ils coupèrent le continent en deux en y dressant un mur, vertigineux. A chacun son versant et l’entretien en commun pour les générations futures. Surtout, les sources magiques, cette ressource ultime pour laquelle ils s’entredéchiraient depuis des millénaires, étaient à peu près équivalentes des deux côtés de la montagne. Plus de jalousie inutile et meurtrière, ils se surveilleraient mutuellement depuis la forteresse. Contre toute attente il s’ensuivit la plus longue et la plus bénéfique des accalmies. Une paix solide et inattendue s’installa tout de suite après, au point de redessiner les frontières autour d’une table et de quelques chopines. Entre cousins, même lointains. Ce fut en quelque sorte un retour à la case départ, avec le Levant et le Couchant de part et d’autre du mur et des montagnes.

Un projet aussi démesuré, de bâtir un mur entre deux montagnes, ne pouvait être que l’oeuvre d’un fou, ou d’un visionnaire. Le débat fit rage bien longtemps après que la première pierre ne fut posée. Plus qu’une sentinelle entre deux mondes, Kazak Drinn était surtout le symbole d’un paradis perdu. Celui d’une famille royale unie et aimante, qui fut un temps respectée et admirée par le monde entier. Même en ruines, il restait le témoin privilégié d’une époque qui aurait pu et qui aurait dû être bénie des dieux. De moi en l’occurrence. Il y avait tellement d’espérances, tellement d’attentes. En fait, beaucoup trop pour une seule personne. Mais cela malheureusement je ne le compris que bien plus tard, quand je n’y pouvais plus rien, enfin je crois. La fin du monde n’en fut que plus cruelle, et avec lui un coeur cessa de battre. Pas n’importe lequel. Le mien. De ce gâchis il ne reste plus grand chose aujourd’hui, si ce n’est ces quelques ruines en haut d’une montagne. Je les contemple parfois, avec une certaine nostalgie et quelques regrets. Du mur en lui-même, je me souviens surtout du défi technique immense qu’il avait représenté. Un condensé inégalé de magie et d’ingénierie, jusque sous terre. Pratiquement tout le continent y avait participé, du Levant au Couchant. Tous les peuples et toutes les races, apportant chacune et chacun force, sueur et savoir-faire. D’où peut-être ce sentiment d’universalité qui entourait Kazak Drinn. Tout le monde pouvait se l’approprier, de sorte que pour la première fois depuis longtemps, depuis le Grand Partage en fait, le prix de la paix avait remplacé le prix du sang.

Avant même qu’il ne soit achevé, le mur était déjà célèbre à travers tout le continent, au même titre que son légendaire géniteur. La postérité lui a d’ailleurs légué son nom. C’est ainsi que dans l’imaginaire collectif, y compris le mien, le nom du mur devint très vite indissociable de la montagne qui le portait. Elle-même en perdit son nom originel, qui finit progressivement par tomber dans l’oubli. Cet officier de garnison, un elfe colérique et déserteur, qui dégainait sa gourde beaucoup plus vite que son épée, s’appelait capitaine Drinn et commandait la tristement réputée section Kazak. Il oeuvrait pour le Couchant, quand il était sobre, c’est à dire pas souvent, au point qu’on se demanda plus d’une fois où allait vraiment son allégeance. Drinn imagina ce mur un soir de beuverie épouvantable, entre deux séjours en prison on ne peut plus mérités. Il grimpa alors sur la montagne, sa fameuse gourde à la main, puis y dessina lui-même le tracé du mur à la pointe de son épée. Il tituba ainsi d’une montagne à l’autre, en pleine tempête de neige et sous le regard ahuri de ses hommes et de ses chefs. A ses insultes avinées, le Levant répondit par une pluie de flèches tout à fait honorables, au vu des conditions météorologiques. Le hasard voulut qu’il s’en sortit miraculeusement indemne, contrairement à tous ses chefs. Autant dire que les soupçons sur son allégeance ne firent que peser davantage. L’image fit le tour du monde et le temps passant, on finit par en oublier le côté burlesque, pour n’en garder plus que l’audace et le génie. Ainsi est née la plus orgueilleuse et la plus redoutable forteresse militaire de tous les temps. De ce mur invincible on dit par la suite, avec un peu d’arrogance, que seul un dieu en colère aurait pu en venir à bout. Ils avaient raison et cette nuit-là, Kazak drinn fit honneur à ses presque deux mille ans de réputation. Un affrontement épique et titanesque, de toute beauté, digne des races Aînées et comme on en verra peut-être plus jamais. Une fin superbe pour ce seigneur de pierre, né et mort un jour d’hiver.

Malgré sa taille imposante et sa réputation sulfureuse, Kazak Drinn, dans leur panthéon primitif, n’était pourtant que le second des vestiges du passé. Les premiers honneurs se trouvaient naturellement au coeur de la Prairie, et non pas perdus quelque part à ses confins. Niché dans l’un des méandres de Zora Zel, ce site grandiose et particulièrement bien conservé se voulait le terrain de jeu exclusif des chamans. Pour les profanes, c’est à dire tous autres, y mettre les pieds était puni de mort. Une sentence tout à fait unique dans tout leur arsenal de punitions, qui il est vrai se voulait beaucoup plus sévère que cruel. En cela les chamans respectaient profondément la vie humaine et ne tuaient jamais à la légère, en tous cas de leur point de vue. La vie sur la Prairie était déjà suffisamment courte et difficile, pour éviter d’y ajouter encore le supplice au quotidien. Le tour de chacun assurément viendrait bien assez vite. Rien de bien extravagant non plus. Par noyade dans le fleuve sacré, et en plein jour évidemment, pour que chacun puisse en profiter. Il était d’ailleurs parfaitement inutile de réunir tous les clans. Beaucoup trop nombreux le temps passant, et fastidieux à mettre en place. De toute manière, les rumeurs couraient très bien toutes seules sur la Prairie, et le message ne souffrait d’aucune ambiguïté. Dans leur esprit, les chamans n’avaient aucun soucis à se faire. Quelle que soit l’activité secrète et honteuse à laquelle ils s’adonnaient sur ce site, le mystère, pensaient-ils, resterait entier.

La dépouille du supplicié, quant à elle, naviguait ensuite au gré des courants de plus en plus puissants. Elle faisait ce long et méprisable voyage en solitaire et sous le regard intraitable des deux berges. Elle n’avait aucune compassion à attendre de qui que ce soit, pas même de sa propre famille, et encore moins de son propre clan. Et si par malheur elle s’échouait sur une rive, alors on la repoussait sans ménagement jusqu’au milieu du fleuve. La fin de cet infamant voyage était toujours la même. Le paria finissait par disparaître quelques jours plus tard, avalé à moitié faisandé par Hurlement, leur diable. Une immense cataracte qui précipitait Zora Zel sous terre, pour ne plus jamais l’en sortir, du moins de ce côté-ci du continent. Le Peuple de l’herbe ignorait ce détail, à l’exception des chamans à qui rien n’échappait, ou presque. Soustraire un monument pareil aux rayons du soleil et à leur autorité n’était pas une mince affaire. Un véritable tour de force, audible à des dizaines de kilomètres à la ronde, tant le fracas des eaux était assourdissant. S’en approcher était très dangereux. Vous pouviez devenir sourd ou fou rien qu’à l’écouter rugir. Quant à espérer en voir le fond, inutile de rêver. Une vapeur épaisse dissimulait l’abîme aux yeux des plus téméraires. Dans leur folklore, rien d’autre que l’âme des morts qui tentait désespérément d’y réchapper. Ils apprenaient très tôt à ne surtout pas se fier au paysage environnant, magnifique et absolument grandiose. Hurlement habitait tout au bout de la Prairie, là où le soleil se lève, et il était strictement interdit d’aller plus loin que lui. Ce gouffre incarnait bel et bien le diable, car il buvait littéralement le fleuve, et avec lui l’espoir et l’avenir de tout un peuple. Une bouche de l’enfer qui hurlait sa haine et crachait son haleine, sans discontinuer depuis la nuit des temps.

Hurlement était sans conteste une très grande réussite. Un mythe fondateur à mettre encore une fois au crédit des chamans. Avec le temps, lui-même avait donné naissance à une multitude de croyances populaires, à peu près autant qu’il y avait de clans. Il inspirait à la fois crainte et respect, de sorte que grâce à lui, la Prairie tout entière restait gentiment à bonne distance du trou. Enfin, presque toute, mais là encore les anciens n’avaient pas à chercher bien loin qui posait problème. Il suffisait de suivre les regards et les doigts accusateurs. La curiosité de Zool envers le monde était insatiable, et plus d’une fois il ne put résister à l’envie de se rendre au bord du précipice. Il n’y vit jamais rien et bien souvent il manqua de tomber dans la gueule du monstre. Il en attrapa aussi d’intenses douleurs et de terribles maux de têtes, à cause du bruit épouvantable et des coups de bâton qui allaient avec. La déception fut toujours à la hauteur de ses attentes, c’est à dire très élevée, mais sans cesse sa curiosité reprenait le dessus, au point qu’un jour il en vienne à envier le sort des suppliciés. Dans son enfance, Zool eut par trois fois le triste privilège de croiser ces âmes en peine à la dérive. Deux hommes et une femme en route vers un effroyable destin. Chose étrange, tous trois venaient du même clan, qui par la suite avait été dissous par les chamans. A l’époque il ne s’était guère soucié du sort des deux hommes. Il était bien trop jeune et ne se posait pas encore toutes ces questions. Celui de la femme en revanche ne l’avait pas laissé indifférent, comme si elle avait un jour partagé sa vie, même de loin. Ce trouble cependant n’avait pas duré longtemps, et il n’en conservait aujourd’hui aucun souvenir. Son père l’avait voulu ainsi. Il n’en restait pas moins qu’il enviait beaucoup leur dernier voyage. A chaque fois il en tira une leçon différente. Qu’un être humain pouvait flotter sur l’eau ; que la curiosité était souvent bien mal récompensée ; que le moment venu il lui faudra être extrêmement prudent, sous peine de flotter à son tour.

Vendredi 19 juillet 2019

Merci pour vos encouragements, et merci de partager Zool autour de vous.
La suite arrive bientôt…

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